Les intellectuels en occident face à l’assaut du Hamas et la guerre d’Israël contre Gaza
Date:
1 mars 2024
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L’assaut lancé par le Hamas sur les colonies de la zone de « l’Enveloppe de Gaza », et la réaction israélienne qu’il a suscitée, à savoir le déclenchement par l’État d’Israël d’une guerre de destruction à grande échelle contre la bande de Gaza et ses habitants, a provoqué des débats enflammés parmi les intellectuels occidentaux. Les discussions se sont concentrées sur un certain nombre de questions. Peut-on comparer les victimes de l’assaut du Hamas à celles de l’Holocauste, dans lequel les nazis avaient exterminé plusieurs millions de juifs ? Comment expliquer les manifestations de violence qui ont accompagné l’assaut du Hamas ? De quelle nature est la guerre lancée par Israël contre la bande de Gaza ? Comment peut-on expliquer le soutien inconditionnel apporté par l’Occident à Israël dans la guerre que cet État mène actuellement ? Cette guerre réussira-t-elle véritablement à « éliminer » le Hamas, et comment faire pour surmonter le tourbillon de la violence ?

Peut-on comparer les victimes de l’assaut du Hamas à celles de l’Holocauste ?

Dans un entretien accordé à la chaîne de télévision française BFM TV le 22 octobre 2023, l’historien Serge Klarsfeld a comparé les victimes de l’assaut du Hamas contre les implantations de Ghilaf Gaza aux juifs tués durant la Seconde Guerre mondiale. « En tant qu’historien, a-t-il ainsi déclaré, j’ai une vue d’ensemble de l’histoire des juifs, et ce que je constate, c’est que génération après génération, ils ont subi des pogroms dans lesquels on les a massacrés de manière indéterminée, exactement comme vient de le faire le Hamas ; cette organisation ne veut qu’une seule chose : la destruction de l’État d’Israël, afin de chasser les juifs qui y vivent ou de les liquider. »[1] De son côté, l’historien Raphaël Medoff, professeur américain spécialiste de l’histoire de l’Holocauste, souligne qu’il s’est « toujours abstenu jusqu’à maintenant de comparer d’autres événements au génocide » subi par les juifs, estimant que « de telles comparaisons avec l’Holocauste sont souvent invalidées par le fait qu’elles « exagèrent de manière criante le comportement de l’une ou l’autre des parties au conflit ». Il admet toutefois qu’« il y a des moments dans lesquels les points de comparaison entre les horreurs contemporaines et l’Holocauste » sont substantiels, tellement substantiels qu’ils « rendent la comparaison inévitable ». Il conclut son propos en estimant que « le secrétaire d’État américain Anthony Blinken avait vu juste lorsqu’il a déclaré que le massacre opéré par le Hamas a fait résonner d’une manière terrible la mémoire de l’Holocauste », et plus particulièrement lorsqu’il a pointé le fait que ce massacre avait « dépouillé les juifs de leur humanité, selon une conception hélas bien ancrée dans toutes les composantes de la société palestinienne »[2]

Prenant le contrepied des comparaisons de ce type, le philosophe et historien italien Enzo Traverso estime pour sa part que le génocide perpétré par Israël contre la bande de Gaza au nom de « la mémoire de l’Holocauste » ne fait que « porter le discrédit sur cette mémoire et ternir la réputation de l’État juif », incitant ainsi de nombreuses personnes à « penser que l’Holocauste n’est qu’un mythe inventé pour défendre les intérêts d’Israël et de l’Occident », estimant par ailleurs que « le fait de célébrer cette mémoire comme une sorte de ‘‘religion civile’’ au service de la défense des droits de l’homme, de la lutte contre le racisme et de la promotion de la démocratie revient à la réduire à néant » et contribue à ancrer l’idée que « les mots n’ont plus de sens ». Il est vrai que le 7 octobre a représenté « un massacre terrible, mais le qualifier de plus gros pogrom de l’histoire après l’Holocauste suggère qu’il y a une continuité entre les deux événements, et conduit à une interprétation simpliste, aveugle au fait que ce qui s’est passé aujourd’hui est l’expression d’une haine générée par des décennies de violence programmée et de spoliation subies par les Palestiniens » ; et de conclure que la guerre qu’Israël mène actuellement contre la bande de Gaza « confirme que le gouvernement israélien actuel est principalement mû par le nationalisme étroit, la xénophobie et le racisme ».[3]

Le conflit a-t-il historiquement commencé le 7 octobre ?

Contrairement à de nombreux intellectuels occidentaux qui ont abordé l’assaut mené par le Hamas comme si l’histoire du conflit israélo-palestinien n’avait commencé que le 7 octobre 2023, l’universitaire américano-palestinien Saree Makdisi, professeur de langue anglaise à l’université de Californie, a dénoncé dans un article publié le 31 octobre dernier sous le titre « à Gaza, un génocide qui se déroule avec la complicité de l’Occident »[4], les mécanismes génocidaires et coloniaux mis en place par Israël contre les Palestiniens et critiqué la couverture faite par les médias occidentaux de ces événements. Cette couverture, qui tend à justifier implicitement l’extermination qui est en cours à Gaza, soit « l’asphyxie, l’assassinat et l’exode forcé de plus de 2 millions d’êtres humains », est selon lui clairement sous-tendue par « une pulsion raciste anti-arabe ». Saree Makdisi considère que le regain d’intérêt soudain des médias occidentaux se focalise sur le fait que « le 7 octobre 2023, des civils israéliens figuraient parmi les victimes de l’assaut mené par le Hamas, alors que le siège de Gaza remonte à plus de 16 ans, et qu’Israël agit hors des limites du droit international depuis 75 ans. » Saree Makdisi commence son article en adressant de vives critiques aux vues majoritaires qui se sont exprimées en Occident à propos de la souffrance des Palestiniens, remarquant que, « à l’opposé de la réprobation exprimée par les journalistes, les politiciens et les gouvernements occidentaux envers le massacre perpétré par les Palestiniens contre les civils israéliens, c’est un silence assourdissant et quasi unanime qu’a rencontré le sort des civils palestiniens soumis à la vindicte israélienne : un silence honteux. » Il s’emploie ensuite à analyser la manière dont les médias occidentaux traitent les Palestiniens invités à s’exprimer dans leurs tribunes et sur leurs plateaux, et leur manière de concentrer toutes leurs questions sur un seul point, à savoir le ciblage par l’organisation du Hamas des civils israéliens. Par là, ils négligent le fait que l’assaut du 7 octobre visait « des objectifs militaires israéliens, la ceinture des fortifications israéliennes, les tours de surveillance, les portails carcéraux situés sur le pourtour de Gaza ». L’auteur dénonce également le parti pris de ces médias occidentaux qui consiste à louvoyer face à toute tentative par les Palestiniens qu’ils invitent de replacer cet assaut dans son contexte historique plus général – celui de la colonisation et de la résistance qui vise à la combattre – et de le réintégrer dans le cadre du nettoyage ethnique qui est justement à l’origine de la création de cette enclave qu’est la bande de Gaza. » Au contraire, ces médias se contentent de poser aux Palestiniens qu’ils interviewent des questions comme : « Comment pouvez-vous justifier l’assaut du Hamas ? Pourquoi essayez-vous de l’expliquer au lieu de le condamner ? Pourquoi ne vous contentez-vous pas de condamner l’assaut ? En d’autres termes, « ce qu’on ne nous autorise pas à dire, c’est que si on veut que la violence s’arrête, alors on doit mettre un terme aux conditions qui sont à l’origine de son déchaînement, bref abolir ce système effroyable fondé sur la ségrégation raciale, la spoliation et l’occupation, qui a défiguré la Palestine et causé le calvaire qu’elle subit depuis 1948 ». Après avoir adressé ces critiques, le même universitaire américano-palestinien s’interroge : « Comment peut-on dépasser sept décennies de falsification et de biais délibérés ? Il faut dire que l’occupation et la ségrégation raciale « dominent la vie quotidienne de chaque Palestinien, et provoquent des conséquences mortifères au sens littéral du mot, y compris durant les périodes de cessez-le-feu, tout comme ces femmes enceintes dont les forces israéliennes bloquent le passage aux checkpoints militaires et qui sont obligées d’accoucher sur le bas-côté des routes. C’est dans ces conditions terribles que 61 femmes palestiniennes ont été contraintes de mettre au monde leurs enfants entre 2000 et 2004, lorsque le système des barrages et des checkpoints était à son apogée. Sur les nourrissons nés de cette manière, 36 ont péri des suites de l’accouchement, une information qui n’est jamais diffusée en Occident, comme si ces pertes palestiniennes ne méritaient même pas qu’on les déplore ». Dès 2018, « les Nations unies ont averti que Gaza – dont l’infrastructure de base (les réseaux d’électricité, d’eau ainsi que le système d’égout) a été entièrement détruite par les multiples incursions et bombardements conduits par l’armée israélienne – deviendrait « prochainement invivable ». Et ce qu’on constate aujourd’hui en 2023, c’est que la bande de Gaza est entièrement « isolée du monde extérieur, privée de nourriture, d’eau, de médicaments, de combustible et d’électricité, tout en étant soumise à un bombardement ininterrompu par voie terrestre, maritime et aérienne ».

Comment expliquer les manifestations de violence qui ont accompagné l’assaut du Hamas ?

Saree Makdisi, dans son article précité, aboutit à la conclusion que « la violence terrible » exercée par les Palestiniens lors de l’assaut n’est que le résultat de « la domination, l’asphyxie et l’emprise » subies de la part d’Israël, et que réaffirmer cette vérité « ne revient absolument pas à justifier la violence, mais seulement à la comprendre ». Il est établi que les peuples qui ont subi la domination coloniale ont souvent perpétré « des actes d’une violence redoutable, résultats de décennies, voire de siècles, de brutalité et d’oppression infligées par la puissance coloniale ; ces actes s’inscrivent dans la ‘‘construction de la violence’’ telle que l’a expliquée Franz Fanon il y a déjà plusieurs dizaines d’années dans son ouvrage Les Damnés de la terre ».

L’intellectuel américain Adam Shatz, qui est justement un spécialiste de Franz Fanon, s’est attaché à expliquer le phénomène de la violence dans un article initialement publié par la « London Review of Books » le 19 octobre 2023, et republié le 31 du même mois par la revue en ligne « Orient XXI ». Adam Shatz commence par s’arrêter sur les causes de l’opération « Déluge d’al-Aqsa » qui lui paraissent claires et que l’on peut résumer comme suit : la nécessité de remettre au premier plan la résistance palestinienne à un moment où elle ne semble plus être inscrite sur les agendas de la communauté internationale ; la libération des prisonniers politiques palestiniens ; la neutralisation du rapprochement israélo-saoudien ; la revitalisation de l’Autorité palestinienne devenue complètement impuissante ; la révolte contre les vagues de violence des colons en Cisjordanie et contre les incursions provocatrices menées par les juifs religieux et par les politiciens israéliens à l’intérieur de la mosquée d’Al-Aqsa à Jérusalem ; enfin, peut-être au premier rang par ordre d’importance, la nécessité de faire comprendre aux Israéliens que toutes leurs fortifications ne les immunisent aucunement contre la défaite, et que le maintien coûte que coûte du statu quo à Gaza est susceptible d’entraîner un prix très lourd à payer.[5]

Après avoir estimé que l’assaut du Hamas représentait un « succès spectaculaire » puisque « pour la première fois depuis 1948, les combattants palestiniens ont occupé des villages frontaliers et ont terrifié leurs habitants », de sorte qu’Israël a perdu son statut de « havre de sécurité inviolable pour le peuple juif », l’intellectuel américain souligne que « l’arrogance et le mépris raciste développés à travers des années d’occupation et de ségrégation raciale, étaient à l’origine de l’échec du renseignement israélien le 7 octobre ». Il remarque également que si la première étape de l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » a consisté en une guérilla classique et légitime contre une force d’occupation, avec des combattants qui ont franchi les frontières et les fils barbelés entourant Gaza pour s’attaquer à des sites militaires », la deuxième étape de l’assaut, en revanche, « a revêtu un visage entièrement différent puisque se sont alors adjoints aux combattants du Hamas des habitants de Gaza, dont beaucoup d’entre eux quittaient leur ville pour la première fois de leur vie », qui eux se sont livrés à des attaques prenant pour cible des civils. Arrivé à ce point, l’auteur américain, se demandant comment il convient d’interpréter ces événements, estime que la colère exprimée à cette occasion par les Palestiniens « puise ses racines bien au-delà des politiques d’extrême-droite mises en œuvre par le gouvernement de Benjamin Netanyahu », et que la vengeance « était l’un des mobiles des dirigeants du Hamas, puisque Mohamed Deif, chef de la branche armée de l’organisation, avait perdu sa femme et ses deux enfants lors d’un raid aérien en 2014 ». Il estime ensuite que les idées de Franz Fanon peuvent aider à la compréhension de ce qui s’est passé : défendant le recours à la lutte armée contre le pouvoir colonial, Fanon estimait en effet que « le colonisé est un être persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur » et qu’un peuple auquel « on ne cesse de rabâcher qu’il ne comprend que le langage de la violence décidera forcément de s’exprimer par cette violence ». Mais Fanon, poursuit Shatz, jugeait aussi que « les héros de la lutte anticoloniale doivent surmonter la pulsion de vengeance primaire qui les anime pour développer ce que Martin Luther King, s’inspirant du théologien Reynhold Niebuhr, avait baptisé « le dépassement spirituel du ressentiment ». Une telle notion permettait d’ouvrir un champ d’action non seulement aux musulmans qui luttent pour se libérer du pouvoir colonial, mais aussi aux membre de la minorité européenne et aussi aux juifs algériens » qui soutiennent la lutte de libération.

De quelle nature est la guerre menée par Israël contre la bande de Gaza ?

Répondant à cette question, l’écrivain et journaliste britannique Jonathan Cook, dans un article intitulé « Guerre Israël-Palestine : les mains de l’Occident sont souillées du sang de Gaza autant que celles d’Israël »[6], estime que l’État juif a fait de la bande côtière de Gaza, au cours des 16 années précédentes, « la plus grande prison à ciel ouvert du monde et l’a transformée en une chambre de torture effrayante où des expériences sauvages sont conduites sur les Palestiniens ». Selon lui, le gouvernement israélien a profité de sa guerre en cours pour intensifier son siège contre l’enclave et pour élever encore d’un cran la « monstruosité du traitement » qu’il inflige à ses habitants. L’auteur de l’article estime que le fait de laisser les civils « exposés à une famine extrême et privés tant d’électricité que d’eau potable, d’empêcher les hôpitaux de traiter les malades et les blessés et de soigner les victimes des bombardements israéliens, est constitutif d’une politique de génocide ». Cook ajoute que cette politique génocidaire s’appuie sur la déshumanisation des Palestiniens, comme cela ressort des déclarations du ministre de la Défense israélien Yoav Gallant, selon qui « les habitants palestiniens assiégé dans la bande de Gaza, qu’il s’agisse de femmes ou d’enfants, sont des animaux humains », ou celles du vice-ministre de la guerre Matan Vinai, qui avait prétendu, il y a 15 ans de cela, qu’Israël était « prêt à commettre un ‘‘holocauste’’ à Gaza », et que « si les Palestiniens désiraient échapper à ce sort, il fallait qu’ils subissent leur incarcération sans piper mot ». Six ans après cette déclaration, Ayelet Chaked a annoncé – dans des propos qui lui ont valu d’être rapidement nommée à un ministère israélien important – que tous les Palestiniens de Gaza sont « des ennemis », et a appelé à « tuer les mères des combattants palestiniens qui résistent à l’occupation, afin qu’elles ne puissent plus mettre au monde ces petits serpents – les enfants palestiniens ». Durant les élections législatives de 2019, Benny Gantz, le chef de l’opposition à l’époque et futur ministre de la Guerre, avait diffusé un clip de campagne dans lequel il détaillait ses « réalisations » du temps où il commandait l’armée israélienne, se vantant notamment d’avoir « renvoyé certaines parties de Gaza à l’âge de pierre ». Pour conclure, l’auteur britannique estime que les habitants de Gaza « sont engagés dans une voie qui les conduit en silence à un effacement programmé » et que « ceux qui financent cette guerre et la rendent possible, à savoir les États-Unis et ses alliés européens, ont les mains souillées du sang des Gazaouis ».

Comment expliquer le soutien inconditionnel accordé par l’Occident à Israël dans la guerre que cet État mène actuellement ?

Joseph Massad, professeur d’histoire politique et intellectuelle arabe moderne à l’université de Columbia à New York, estime, dans un article daté du 1er novembre 2023, que la guerre d’Israël contre Gaza a mis au jour « la haine de l’Occident à l’égard des Palestiniens ». Il rappelle que « le mépris raciste des Européens et des Américains à l’égard des Palestiniens », qui remonte au XIXe siècle, s’est d’abord nourri, avant la Seconde Guerre mondiale, du mépris colonial que les blancs vouaient traditionnellement aux peuples non blancs, et que postérieurement à cette guerre et au génocide européen perpétré contre les juifs d’Europe, les « chrétiens européens et leurs alliés juifs sionistes ont décidé de faire payer le prix de ces crimes – commis par l’Europe chrétienne – aux Palestiniens, en les obligeant à renoncer à leur patrie en faveur des nouveaux occupants sionistes ». Après que la majorité des habitants palestiniens ont été expulsés manu militari de leur pays en 1948 par les forces sionistes, les Palestiniens ont été « une fois de plus perçus comme superflus, et on ne les voyait plus désormais que comme des réfugiés arabes qui posaient problème, rien de plus » – ils ont alors été « oubliés et jetés aux poubelles de l’histoire ». Cette vision n’a pas beaucoup changé, poursuit l’universitaire, si ce n’est « à la faveur des opérations de feddayine anticoloniales conduites par les Palestiniens entre 1968 et 1981 » de sorte que « les Palestiniens après avoir entièrement disparu du radar moral de l’Occident pendant deux décennies, sont aujourd’hui stigmatisés et catégorisés comme de monstrueux terroristes ». Il est vrai que l’invasion israélienne du Liban en 1982 et le massacre de Sabra et Chatila en septembre de la même année, puis la première Intifada en 1987, ont occasionné un certain changement dans la manière dont les Palestiniens sont perçus en Occident », mais pour autant, les Occidentaux ont continué à considérer la résistance palestinienne, « qu’elle soit pacifique ou violente, et bien qu’elle ait été et soit encore un réaction d’autodéfense contre les colons étrangers venus accaparer la terre », comme relevant d’une démarche d’agression antisémite ».

Joseph Massad indique en conclusion que la dernière opération conduite par la résistance palestinienne, l’opération « Déluge d’Al-Aqsa », a conduit les Occidentaux de tous bords à revenir « à leur position dogmatique initiale, à savoir une condamnation franche et sans ambiguïté de la résistance des Palestiniens, qui sont pourtant dans leur droit en tant que natifs de cette terre, et un soutien aux transfuges européens qui les colonisent, présentés désormais comme victimes ». Ainsi, les « manifestations de sympathie occidentale » envers les Palestiniens n'ont pas dépassé la simple invitation à « alléger quelque peu le pression qu’on demande aux Palestinien d’endurer dignement, en tant que victimes de la violence coloniale israélienne permanente, sans qu’à aucun moment on ne menace Israël en retour de la moindre forme de coercition » et qu’au même moment, on considère la violence perpétrée par Israël, « aussi regrettable soit-elle dans certains cas, comme s’inscrivant dans une action défensive »[7].

Ussama Makdisi, universitaire américano-palestinien professeur d’histoire à l’université de Berkeley en Californie partage cette vision, dans un article daté de 5 novembre 2023, paru sous le titre « Le déni de génocide, entre Israël et l’Occident »[8] Il estime ainsi que le sionisme est une des manifestations d’un racisme « ancré dans l’histoire du colonialisme européen » et considère que l’idée « de créer un État national ouvert exclusivement aux juifs, conçue depuis le début sur l’effacement de l’histoire des Palestiniens natifs et le déni de leur humanité » s’est renforcée en Occident « à la suite de l’Holocauste perpétré par l’Allemagne nazie contre les juifs européens ». Cette idée a été encouragée par le « sentiment de culpabilité » qui en a découlé chez les Occidentaux, de sorte que « l’empathie envers les juifs et le judaïsme après l’Holocauste est devenue entièrement imbriquée avec la sympathie pour le sionisme ». Il s’en est ensuivi « une absence totale de responsabilité d’Israël en tant qu’État juif, quel que soit le sort que cet État réserve aux Palestiniens musulmans et chrétiens qui ont survécu à la Nakba » et l’idée qu’Israël incarne, contrairement aux Arabes, « une sorte de prolongement de l’Occident rêvé ». Ussama Makdisi conclut que le philo-sionisme en Occident s’est à présent mué en « une forme de soutien à l’idée de génocide à Gaza, au nom de la défense de cet État juif », et que ce dernier maillon dans l’histoire du mouvement sioniste met à nu, et cela « d’une manière beaucoup plus criante qu’à aucune époque passée, le deux poids deux mesures qui s’y exprime de manière sous-jacente : on respecte l’histoire des juifs israéliens et on valorise leur existence, tout en méprisant fondamentalement l’histoire des Palestiniens musulmans et chrétiens et en n’attachant que peu d’importance à leur existence ». Ces derniers subissent ainsi « un fardeau supplémentaire », sachant qu’ils sont soumis à des persécutions de la part de ceux qui se posent aux yeux de la conscience occidentale européenne moderne en victimes archétypales, et aussi que leur statut de « victimes des victimes », selon la formule d’Edward Saïd, rend leur lutte contre le colonialisme presque entièrement vaine…

Cette guerre réussira-t-elle véritablement à « éliminer » le Hamas, et comment faire pour surmonter le tourbillon de la violence ?

Répondant à cette question, l’auteur américain Adam Shatz, après avoir qualifié la guerre menée par Israël contre la bande de Gaza de « génocide », estime que l’élimination du Hamas, placée par Benyamin Netanyahou au premier rang des objectifs de sa guerre contre Gaza, est « tout simplement impossible », sachant que cette organisation « fait partie intégrante de la scène politique palestinienne et se nourrit du désespoir résultant de l’occupation ». Shatz pose ensuite la question suivante : « Benyamin Netanyahou se croit-il capable d’obliger les Palestiniens à lui remettre leurs armes ou à renoncer à leurs ambitions d’établir un État en les bombardant et en les assujettissant ? ». Il y répond en affirmant que « des tentatives de ce genre ont déjà eu lieu, et cela à plusieurs reprises, et pourtant les résultats n’ont jamais varié : cela s’est systématiquement traduit par l’émergence d’une nouvelle génération d’activistes palestiniens encore plus révoltés ». Il aboutit ainsi à cette vérité incontournable qu’« Israël n’est pas en mesure d’étouffer la résistance palestinienne par la violence, pas plus que les Palestiniens ne sont en mesure de vaincre l’État juif par une guerre de libération à la manière algérienne : ainsi les juifs israéliens et les Arabes palestiniens sont-ils enfermés ensemble dans une relation indissociable » et « la seule chose qui peut sauver les peuples israélien et palestinien, et empêcher la survenue d’une nouvelle Nakba – laquelle est aujourd’hui une éventualité tangible, alors qu’un nouvel holocauste n’est qu’un délire puisant sa source dans la une mémoire douloureuse – serait une solution politique accordant aux deux peuples des statuts équivalents en matière de citoyenneté et de droits. Seule une telle solution leur permettrait de vivre dans la paix et dans la liberté, que ce soit dans un État démocratique unique ou dans deux États, ou encore dans une union fédérale »[9].

Traduit de l’arabe par Khaled Osman

 

[1] https://www.bfmtv.com/international/moyen-orient/israel/ca-nous-replonge-dans-la-shoah-l-historien-serge-klarsfeld-sur-le-conflit-entre-israel-et-le-hamas_AV-202310220124.html

[2] https://fr.timesofisrael.com/les-specialistes-de-la-shoah-sexpriment-sur-les-comparaisons-entre-le-hamas-et-les-nazis

[3] https://www.mediapart.fr/journal/international/051123/enzo-traverso-la-guerre-gaza-brouille-la-memoire-de-l-holocauste

[4] https://www.contretemps.eu/gaza-guerre-genocidaire/

[5] https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/gaza-pathologies-de-la-vengeance,6829

[6] https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/guerre-israel-palestine-occident-armement-etats-unis-gaza-complicite

[7] https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/guerre-israel-palestine-haine-occident-juifs-colonisation-guerre-shoah-intifada

[8] https://www.contretemps.eu/israel-occident-deni-palestine/

[9] https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/gaza-pathologies-de-la-vengeance,6829

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