11 septembre 2001: L'onde de choc
النص بالكامل: 

La confrontation palestino-israélienne est entrée au début de décembre 2001 dans son quinzième mois. Déclenchée par la visite d'Ariel Sharon, alors dirigeant de l'opposition, à l'Esplanade des mosquées à la fin de septembre 2000, mais causée par l'échec des négociations de paix et par la politique de colonisation israélienne des territoires palestiniens malgré le processus d'Oslo, cette confrontation a été témoin de l'accession de Sharon au poste de premier ministre d'Israël. L'objet de cet article est d'analyser les stratégies israélienne et palestinienne depuis la constitution du gouvernement Sharon, en définissant la stratégie non comme une vision et un programme définis entre quatre murs par un décideur désincarné, mais comme une orientation politique allant définitivement dans un sens donné et résultant de forces plus ou moins contradictoires, de contraintes et d'opportunités. Pour faire cette analyse, j'essaierai d'identifier les facteurs influençant les développements israélo-palestiniens qui étaient à l'œuvre la veille des attentats du 11 septembre, et je me demanderai si ces facteurs, ou certains d'entre eux, sont susceptibles d'être remplacés, modifiés, ou renforcés par d'autres facteurs provenant des suites des attentats et de la riposte américaine.

Interrogeons-nous d'abord sur les facteurs proprement israéliens. Jusqu'au 10 septembre, la politique israélienne à l'égard de l'Intifada présentait plusieurs facettes. S'agissant de la population civile palestinienne, cette politique consistait en une série de mesures vexatoires et de punitions collectives : encerclement des villes palestiniennes des zones A ; contrôle quasi permanent des routes et des villages des zones B[1] ; interdiction totale de se déplacer de la Cisjordanie à la bande de Gaza et inversement ; séparation de Jérusalem-Est de son hinterland constitué par les régions de Bethléem et Ramallah ; quasi-impossibilité de se déplacer entre les villes de Cisjordanie (et souvent entre le nord, le centre et le sud de la bande de Gaza), si ce n'est à pied, à dos d'âne, ou, pour des voitures téméraires, à travers champs et collines, avec les risques d'être la cible facile des soldats ou des colons, ou de ne pas arriver à temps (ou pas du tout) à l'hôpital pour les malades, les vieillards et les femmes enceintes ; dislocation de la vie économique, sociale, familiale et éducationnelle de la majorité de la population. A cette violence implicite mais instituée qui ne fait jamais la une de la presse et qui vise à casser le moral de l'ensemble de la population, il faut ajouter la violence plus traditionnelle : la destruction de centaines de maisons et de dizaines de milliers d'arbres que le « hasard a placé » près des colonies, des routes de contournement ou des barrages militaires ; l'usage de balles réelles contre des manifestants non armés ; les assassinats prémédités qui ont touché non seulement les personnes visées (plus de 60), mais ont fait des victimes « collatérales » dont le nombre atteint le double de celui des premières ; l'usage disproportionné des moyens guerriers (hélicoptères, blindés, canons) contre des tireurs munis de simples fusils ; le bombardement de bâtiments de l'Autorité palestinienne, y compris par des avions F-16.

La question qui n'a cessé d'être posée tout au long des derniers mois était de savoir si le gouvernement israélien voudrait en finir une fois pour toutes, c'est-à-dire déciderait de reconquérir les villes palestiniennes, de démanteler les institutions de l'Autorité palestinienne ou même d'assassiner, ou au moins d'expulser Yasser Arafat. Il n'y a pas de doute que ces possibilités trouvaient d'ardents avocats parmi les dirigeants politiques et militaires, mais elles avaient aussi leurs détracteurs qui pensaient que cela enfoncerait Israël pendant de longues années dans un bourbier palestinien bien plus dangereux que celui prévalant dans la situation actuelle. Cependant, si aucune décision tranchée ne semble avoir été prise à propos de l'une ou l'autre de ces trois mesures par le gouvernement israélien, c'est probablement du fait de la perception qu'elles constituent des « lignes rouges » dictées par des considérations internationales (impliquant les Etats-Unis et l'Europe) et régionales (comprenant les pays limitrophes d'Israël et l'Arabie saoudite). Par lignes rouges, je ne veux pas dire des lignes infranchissables, rigides et permanentes, des tabous inviolables. Elles signifient plutôt que leur rupture aurait pour effet de modifier les règles du jeu prévalant à un moment donné et d'inaugurer inévitablement une nouvelle configuration stratégique et de nouvelles règles de jeu plus ou moins imprévisibles (et dans le cas présent, un fort accroissement des risques d'instabilité interne en Jordanie et en Egypte, une profonde modification des rapports israélo-arabes allant de la rupture des relations diplomatiques à la tension militaire, une certaine modification des relations arabo-américaines et peut-être même israélo-américaines).

Ne voulant pas apparaître comme violant à bon escient ces lignes rouges et, en même temps, ne pouvant se résigner au sentiment d'immunité qu'elles pourraient procurer aux dirigeants palestiniens, le Premier ministre Sharon et son armée ont essayé de les reculer petit à petit, de les éroder, en organisant des incursions répétées et de plus en plus longues (de quelques heures en juin 2001 à quelques jours en septembre) dans les zones A, en visant la destruction systématique des infrastructures et des bâtiments administratifs et de sécurité dépendant de l'Autorité palestinienne, en lançant des campagnes de déligitimation de plus en plus virulentes contre Arafat. Cette tactique « coups de boutoir » paraissait devoir être gagnante dans tous les cas de figure. Soit l'opinion palestinienne et les dirigeants palestiniens en seraient tellement démoralisés qu'ils se soumettraient à un cessez-le-feu inconditionnel et unilatéral : cette capitulation permettrait à Sharon de dicter ses conditions politiques à l'Autorité palestinienne, en imposant par exemple un accord intérimaire pour une période indéfinie. Soit l'Autorité palestinienne s'effriterait à la longue, et l'on verrait, par exemple, les policiers palestiniens désobéir à leurs chefs et rejoindre le Hamas, ou des chefs locaux prendre le contrôle de villes ou de quartiers : Sharon pourrait prétendre alors que cet effritement (l'autodislocation apparente d'une ligne rouge) n'est pas imputable à sa politique, mais aux erreurs des dirigeants palestiniens eux-mêmes. Soit enfin, les Palestiniens répondraient aux provocations israéliennes par d'autres provocations : des attentats-suicides tellement meurtriers qu'une riposte de Sharon faisant fi des lignes rouges paraîtrait aux yeux du monde inévitable, légitime, défensive.

Ces différents scénarios ne sont pas une vue de l'esprit, un argumentaire de l'observateur. Ils figurent explicitement et fréquemment dans la presse israélienne, ce qui signifie que les conséquences possibles de la tactique « coups de boutoir » sont connues, sont prises en compte par les décideurs. Cette tactique s'intègre donc dans une politique consciente, même si celle-ci peut être jugée peu rationnelle ou à courte vue, et même si elle est décrite comme la résultante, par exemple, de la lutte au sein du Likoud entre Sharon et Benjamin Nétanyahou, de l'influence minimale de Shimon Pérès, du rôle de l'armée dans la décision politique, ou de la pression belliciste de l'opinion publique. En fait, ce qui importe, c'est que cette politique israélienne à l'égard du soulèvement palestinien a été suivie afin de faire échouer la mise en œuvre des recommandations de la Commission Mitchell et d'empêcher le retour à la négociation politique.

Il est vrai que, officiellement, le gouvernement israélien avait accepté les recommandations de la Commission. Celles-ci incluent non seulement le cessez-le-feu entre les deux parties, mais aussi des mesures de confiance et le gel total des implantations comme préalables à la reprise de la négociation politique. En fait, en obtenant de l'administration George Bush qu'aucun calendrier ne pourrait être négocié en vue de la mise en œuvre des recommandations avant l'instauration du cessez-le-feu, et que le concept de cessez-le-feu devrait être défini par les Israéliens eux-mêmes (incluant par exemple un calme total côté palestinien pendant sept jours, la collecte des armes et l'arrestation par l'Autorité palestinienne de militants selon une liste dressée par les services israéliens, mais excluant les assassinats extrajudiciaires commis par l'armée israélienne, la fin du siège des villes et le retrait des troupes israéliennes à leurs positions d'avant septembre 2000), Sharon s'était placé dans une position où il pouvait toujours prétendre que le cessez-le-feu n'était pas respecté par les Palestiniens. De plus, il avait pris soin de préciser que, pour le gouvernement israélien, le gel des implantations recommandé par la Commission Mitchell signifiait simplement que de nouvelles colonies ne seraient pas établies mais n'impliquait pas que des habitations et des bâtiments destinés à satisfaire les besoins de l'« accroissement naturel » de la population des colonies existantes ne seraient plus construites. Enfin, en répétant qu'il ne fallait s'attendre à aucune attitude positive à l'égard des revendications politiques palestiniennes, Sharon aura ainsi tout fait pour que le cessez-le-feu prévu par les recommandations Mitchell, déjà à l'avantage d'Israël, soit transformé en une idée qui, si elle était appliquée, équivaudrait en fait à une reddition palestinienne, à une soumission aux diktats du Premier ministre israélien.

Voilà, en quelques paragraphes, ce qui me semble être la stratégie effective menée par le gouvernement israélien jusqu'à la veille du 11 septembre. Abordons maintenant le côté palestinien. A la veille de ce 11 septembre, le tableau, à certains égards, est l'autre face du tableau israélien. J'ai décrit plus haut les conséquences des mesures israéliennes sur quelques aspects de la vie quotidienne des Palestiniens. On peut y ajouter l'impact sur les familles en particulier et sur la société en général du nombre de morts et de blessés, le fort accroissement du chômage, la dégradation de la qualité de vie et la généralisation de la pauvreté (dans la bande de Gaza surtout). Plusieurs études se sont préoccupées de ces dimensions, fort importantes. Pour ce qui nous concerne ici, je voudrais noter le mélange, dans la vie quotidienne difficile des Palestiniens, de signes de démobilisation et de mobilisation. C'est ainsi qu'on constate une volonté de vivre la vie la plus normale là où cela est possible (activités culturelles apolitiques, célébrations de mariages, contrairement à la première Intifada de la fin des années 1980), le souci de subvenir aux besoins de la famille, un affaiblissement de la participation aux manifestations de protestation – dans lesquelles se dessine une accentuation des clivages de classes –, une désillusion par rapport à l'efficience de l'Autorité palestinienne, une émigration des cadres... Il ne faut cependant pas se tromper sur la signification de ces signes. Tous témoignent du fait que la société palestinienne, comme toute société, est vivante, donc pleine de contradictions. Certains signes sont inquiétants, comme l'émigration des cadres, mais d'autres constituent une façon de tenir face à l'adversité, de s'adapter à une situation dont on se rend compte qu'elle va durer. L'absence de panique lors des bombardements, la capacité à circonscrire mentalement les zones dangereuses (c'est-à-dire à ne pas considérer comme dangereux les quartiers adjacents aux lieux d'affrontement), ce qui n'était pas le cas lors des premiers mois du soulèvement, les débats dans les réunions publiques, la presse, les stations de radio et de télévision locales, la participation généralisée aux obsèques des victimes des assassinats extrajudiciaires, tout cela indique que l'état de l'opinion palestinienne n'est pas à la capitulation. Signalons un paradoxe : le sentiment d'être assiégé crée, à l'intérieur de l'espace encerclé, une dynamique sociale de défiance et de bravade.

Cette constatation est accentuée par l'augmentation du nombre des jeunes volontaires prêts à prendre les armes. Il est vrai que, là aussi, on peut rencontrer des clivages de classes, les jeunes issus des camps de réfugiés (ceux qui n'ont rien à perdre au point de vue de leurs conditions économiques ou sociales) étant plus mobilisés que les jeunes issus des couches plus aisées. Il est vrai encore que les jeunes prêts à affronter l'armée israélienne avec leurs armes ne seront jamais aussi nombreux que ceux qui manifestaient contre l'armée israélienne, avec tout au plus des pierres, en octobre et novembre 2000. Cependant, l'état de l'opinion publique est en quelque sorte le vivier qui nourrit ceux qui choisissent la lutte armée, permet l'accroissement de leur nombre et légitime leur action en tant que lutte de libération nationale contre l'occupation. On peut en particulier déplorer qu'il y ait des jeunes prêts à se sacrifier dans des opérations-suicides, on doit condamner de telles opérations insensées contre des civils israéliens à Tel-Aviv ou Jérusalem, mais on ne peut que constater que leur nombre a augmenté à partir du moment où l'opinion palestinienne, acculée par la féroce répression israélienne et ayant perdu tout espoir dans le processus de paix et dans la justice internationale, a considéré ces jeunes comme des héros.

Quoi qu'il en soit, la militarisation (qu'il ne faut pas confondre avec les opérations-suicides), que beaucoup d'intellectuels palestiniens sur place déplorent du fait de l'asymétrie des moyens face à l'armée israélienne, est devenue malgré tout une des caractéristiques du soulèvement. Il est évident que, étant donné le caractère volontaire, non gouvernemental et fractionné des groupes militants, nous sommes en présence ici d'une situation où la plupart des actions menées, ou des réactions aux actions israéliennes, ne sont pas le fruit de décisions émanant d'un commandement central, hiérarchisé. Actions et réactions sont souvent le résultat d'initiatives locales, plus ou moins spontanées. Elles peuvent survenir soudainement après des heures d'attente et de frustration à un barrage militaire, comme elles peuvent consister en des opérations minutieusement préparées. Les rapports que ces groupes entretiennent avec les services de l'Autorité palestinienne sont ambigus, contradictoires, changeants.

Quelle est la signification et quelle est la portée de ce mélange de passivité et de mobilisation populaires, de résistance civile et de militarisation des factions, de contrôle et d'absence de contrôle par les services de l'Autorité palestinienne ? Il faut remarquer, tout d'abord, que ce mélange n'est pas étonnant puisqu'il se retrouve à des degrés divers dans les situations coloniales et d'occupation militaire, où se côtoient et s'affrontent une population locale et une armée jouissant d'une supériorité écrasante mais totalement extérieure au tissu social. Plus spécifiquement, il faut noter, en deuxième lieu, l'extrême sensibilité de l'opinion publique palestinienne à des positions ou concessions que pourrait adopter la direction palestinienne dans des questions telles que le cessez-le-feu, le retour à la table de négociation, ou les termes d'un accord éventuel. Ainsi, le thème de la continuation de la lutte tant que l'occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza se poursuit, était tellement ancré dans les esprits à la veille du 11 septembre que tout appel de la direction palestinienne à un cessez-le-feu sans contrepartie paraissait une tâche impossible. La troisième observation concerne l'attitude de la direction palestinienne elle-même. Il est temps maintenant qu'on s'y arrête.

Depuis septembre 2000, cette direction se trouve dans une position porteuse de bien des contradictions, que ce soit en tant que structure étatique ou en tant que mouvement de libération nationale. En tant que structure étatique, ou du moins aspirant à le devenir, elle était tenue de veiller à détenir le monopole des armes. Cela impliquait soit qu'elle prenne le chemin de la confrontation armée avec Israël et donc mette tous les hommes en armes sous son commandement direct, soit qu'elle empêche toute confrontation armée avec Israël et donc interdise toute détention et tout usage non officiels des armes. Elle ne pouvait bien entendu choisir la première option, c'est-à-dire en fait déclarer la guerre à l'occupant : c'était une option aussi ridicule que suicidaire. La deuxième option conduisait à un suicide sur le plan intérieur : après sept ans de processus de paix où elle avait fait le gendarme pour Israël, l'échec des négociations de Camp David en juillet 2000 et la sanglante répression par l'armée israélienne des manifestations non armées suite à la visite de Sharon, alors chef de l'opposition, sur l'esplanade des Mosquées, en septembre, après tout cela, la direction palestinienne, même si elle l'avait voulu, se trouvait dans l'incapacité politique, organisationnelle et probablement militaire de mener des batailles rangées contre son propre peuple. Finalement, en tant que mouvement de libération, la direction palestinienne se trouvait face à une option également suicidaire : joindre la révolte armée à la désobéissance civile. Cette troisième option, que la direction palestinienne était d'ailleurs structurellement incapable de choisir (puisqu'elle incluait en son sein les profiteurs économiques et financiers du processus d'Oslo) signifiait former une coalition de toutes les organisations actives sur le terrain, anticiper la riposte israélienne en entrant dans la clandestinité pour certains, en s'exilant pour d'autres, démanteler les services de sécurité et fondre leurs éléments dans la population sous une forme reconstituée, sacrifier enfin une bonne partie des institutions officielles et de l'appareil administratif issues du processus d'Oslo. 

Considérées ainsi par la direction palestinienne, ces trois options seraient apparues, bien entendu, comme des vues de l'esprit puisqu'elles équivalaient à provoquer sa propre fin soit par l'armée israélienne, soit par son peuple, soit directement par elle-même. Remarquons entre parenthèses que ces options n'étaient pas des vues de l'esprit pour les dirigeants israéliens. Ceux-ci, en effet, sommaient la direction palestinienne de choisir la deuxième option, en menaçant, si elle ne la choisissait pas, de considérer la situation comme nécessitant de déclarer la guerre à l'Autorité palestinienne en tant qu'entité ayant failli à son obligation de veiller au monopole de coercition interne (première option), donc se comportant en entité « terroriste » (troisième option). Quoi qu'il en soit, face à ces trois impossibilités plus ou moins implicites, que pouvait faire la direction palestinienne ?

Eh bien, c'est à un mélange subtil d'éléments tirés des trois options et distillés à des degrés divers et changeants qu'eut recours l'Autorité palestinienne. Tout en se gardant bien de qualifier Israël d'ennemi ou de prétendre donner aux services de sécurité l'ordre de tirer sur l'armée israélienne, tous les membres de l'Autorité palestinienne proclamèrent le droit à la légitime défense en cas d'incursion de cette dernière dans les zones A et répétèrent leur volonté de reprendre les négociations sur la base de la résolution 242. Mais la direction palestinienne n'hésita pas à toujours proclamer son appui à l'Intifada, comprise comme soulèvement populaire non armé. Elle resta muette lors des actions contre l'armée israélienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, mais condamna les opérations-suicides en ajoutant chaque fois qu'elle était opposée à l'assassinat de civils, palestiniens ou israéliens. Quant à son comportement à l'égard de la militarisation de l'Intifada, il est extrêmement difficile de savoir à quel degré de permissivité ou d'interdiction elle exerça son contrôle et dans quelle mesure la militarisation de telle faction politique ou telle autre se fit avec l'approbation ou malgré les services de l'Autorité palestinienne, à moins de se baser sur les accusations, fort intéressées, des Israéliens. De toutes les façons, il n'est pas possible de parler d'un comportement de la direction palestinienne à l'égard de la militarisation et des actions armées, mais de comportements multiples, changeants et contradictoires. Et ceci pour plusieurs raisons : l'inexistence d'une territorialité palestinienne dans un sens étatique (avec ses corollaires : contrôle des frontières, continuité territoriale, contrôle de la circulation des personnes et des biens), l'isolement des différentes zones A (c'est-à-dire principalement les villes placées sous juridiction palestinienne par les accords), l'absence de juridiction palestinienne en terme de sécurité dans les zones B et la zone C, la multiplicité des services de sécurité palestiniens, leur dispersion et leur immobilisme forcé dans des espaces déconnectés après septembre 2000 (du fait de l'encerclement des villes par l'armée israélienne et de la destruction des infrastructures techniques et administratives qui en temps normal auraient permis la communication des directives du sommet vers la base), la diversité des groupes militants, la prééminence des leaderships locaux, liés ou non à l'autorité centrale...

Il est maintenant possible d'avancer l'hypothèse que les contraintes que je viens d'énumérer (et certaines de ces contraintes étaient sans nul doute les « effets pervers » de choix palestiniens antérieurs, comme la multiplication des services de sécurité) ont amené la direction palestinienne à se placer en position de gestionnaire du soulèvement et non de son « état-major ». Gérer, c'est, par rapport aux actions et réactions des groupes militants et du désordre de son propre appareil, laisser faire quelquefois, être spectateur d'autres fois, arbitrer entre groupes rivaux, éviter le plus souvent de prendre des initiatives, attendre que la partie israélienne fasse des erreurs, poser des butoirs quand c'est absolument nécessaire et à condition qu'on arrive à obtenir l'adhésion d'une bonne partie de l'opinion palestinienne, s'incliner et laisser passer l'orage quand la pression de l'autre partie devient trop forte...

Cette tactique gestionnaire adoptée par la direction palestinienne la plaçait sans nul doute dans une position inconfortable. Pour l'opinion publique palestinienne, l'attitude de ses dirigeants était incohérente, leur silence était frustrant. Étaient-ils pour ou contre le soulèvement ? Étaient-ils en faveur de ou contre la lutte armée ? Quelle était la stratégie palestinienne ? Pour les Israéliens, que ce soit au Parti travailliste ou au Likoud, l'idée que la direction palestinienne ne disposait pas d'une baguette magique leur permettait de dire : soit Arafat contrôle ce qui se passe chez les Palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza, et alors il est responsable ; soit il ne contrôle pas et alors il ne mérite pas d'être l'interlocuteur d'Israël. Cependant, cette argumentation n'appartient qu'au registre du discours, ou du débat médiatique ; elle n'induit pas une conclusion automatique valable pour tous les acteurs. Pour Sharon, comme on l'a vu, elle conduit à mener des coups de boutoir tant que la situation internationale ne permet pas de transgresser les lignes rouges. Pour Pérès et l'administration américaine, cette argumentation conduit à vouloir éviter le chaos qui pourrait succéder à l'effritement de l'Autorité palestinienne, à promettre à la direction palestinienne de vagues perspectives de négociation, mais à condition que le cessez-le-feu soit respecté et la coopération sécuritaire palestino-israélienne remise sur les rails. Pour les Européens, la même argumentation conduit aussi à faire pression sur l'Autorité palestinienne afin qu'elle applique le cessez-le-feu (impliquant par là, à la manière des Américains et des Israéliens, que la violence est d'origine palestinienne et non israélienne) mais en promettant d'agir pour un gel effectif de la colonisation.

On voit donc bien que la tactique de la gestion, bien qu'inconfortable au regard de toutes les parties, y compris de l'opinion palestinienne, n'est pas suicidaire. Il me semble cependant que l'idée que cette tactique a un but uniquement négatif (éviter les options suicidaires expliquées plus haut) n'est pas une interprétation suffisante de l'attitude palestinienne. Je crois que cette tactique se base, positivement, et de façon plus ou moins explicite, sur les postulats suivants : la capacité d'endurance et la résilience palestiniennes sont plus fortes que ne le croit l'armée israélienne ; la supériorité militaire israélienne ne peut neutraliser la capacité de nuisance palestinienne aux plans local et régional ; une négociation sérieuse ne peut reprendre que si l'opinion israélienne parvient à la conviction qu'il n'y a pas de solution militaire au soulèvement ; un cessez-le-feu ne sera accepté par l'opinion palestinienne que s'il y a des acquis politiques ; ce qui se passe en Palestine a de profonds échos dans le monde arabe, et spécialement en Jordanie et en Égypte ; seule l'internationalisation de la confrontation israélo-palestinienne (force d'observation et de protection par exemple) peut hâter le processus de négociation ; s'il est nécessaire de faire des concessions sur le cessez-le-feu ou les conditions de la reprise des négociations, elles doivent être faites non aux Israéliens directement (ce qui serait une reddition) mais aux Européens et aux Américains afin de les impliquer davantage dans le processus.

Seul l'avenir dira si les postulats sur lesquels semble se baser la direction palestinienne sont corrects.

Il est temps maintenant de se tourner du côté des États-Unis. L'attitude du président Bush, avant le 11 septembre, est bien connue : elle a consisté à s'impliquer le moins possible dans la confrontation israélo-palestinienne, à appuyer Sharon dans sa définition de la violence et du cessez-le-feu tout en lui demandant de ne pas réagir de façon démesurée aux actions palestiniennes, à exiger d'Arafat un effort à 100 % pour mettre fin au « terrorisme » palestinien avant de le recevoir à la Maison Blanche, à accueillir avec tiédeur les recommandations de la Commission Mitchell qui avait été constituée par le président William Clinton. Elle signifiait que le principal souci des États-Unis n'était pas de ramener les deux parties sur la voie du dialogue et de consolider et dépasser les acquis des négociations de Camp David (juillet 2000), des « idées » présentées par Clinton aux deux parties (décembre) et des négociations de Taba (décembre 2000-janvier 2001). Le principal souci semblait être simplement de circonscrire la confrontation israélo-palestinienne pour éviter qu'elle ne fasse tache d'huile dans toute la région et n'exerce une influence négative sur la politique américaine à l'égard de l'Irak.

Entre la tactique des coups de boutoir d'Israël et la tactique gestionnaire et de nuisance de la direction palestinienne, en l'absence d'une diplomatie américaine engagée et neutre et d'une diplomatie européenne efficace, la confrontation israélo-palestinienne semblait devoir durer de longs mois encore. Et voilà qu'un événement important secoue la planète. On a déjà écrit et dit tant de choses sur ces attentats terribles, sur le terrorisme international, sur son éradication, sur ses acteurs, sur ses causes profondes, sur sa relation avec le monde arabo-musulman et la question palestinienne qu'il est difficile d'exprimer une idée nouvelle sur ces sujets. J'aborderai quelques facteurs qui ont influencé ou qui sont susceptibles d'influencer le cours des relations israélo-palestiniennes.

L'intensité du choc du 11 septembre, jointe à l'identité présumée des auteurs des attentats, a semblé renforcer ceux qui, aux États-Unis, en Israël et dans le monde occidental, confondaient dans le même sac groupes terroristes locaux, groupes terroristes internationaux, mouvements de libération, mouvements d'opposition, islam politique, islamisme politique, arabisme, les Palestiniens, les Chiites libanais, les Kurdes de Turquie, mais n'y incluaient pas bien entendu les opérations de terreur menées par des gouvernements contre leurs propres populations, surtout quand ces gouvernements sont amis de l'Amérique ou répriment des minorités musulmanes... Conformément à cette perspective, il fallait maintenant et sans plus tarder mobiliser tous les moyens disponibles, qu'ils soient militaires, matériels, financiers ou politiques, dans un combat implacable, systématique et tous azimuts contre le terrorisme sous toutes ses formes, comme si c'était un dragon à plusieurs têtes. Cette tendance qui exprimait sans nul doute une certaine Weltanschauung américano-israélienne, ne pouvait qu'avoir un écho approbateur chez le premier ministre israélien. Sharon crut que la nouvelle situation lui permettait de prétendre qu'il se tenait aux premières lignes du combat contre le terrorisme et de faire comprendre aux Palestiniens et aussi à une administration américaine désemparée qu'il avait dorénavant carte blanche pour fixer les règles du jeu dans l'espace israélo-palestinien et que les lignes rouges n'existaient plus. Dans les deux jours qui suivirent le 11 septembre, il se lança dans l'intensification de ses coups de boutoir (incursions sanglantes dans les villes de Jinîn, Jéricho, Ramallah, Rafah) et affirma qu'Arafat était le Ben Laden d'Israël.

On sait que le comportement israélien provoqua très vite le rappel à l'ordre de Washington. Malgré la confusion dans laquelle l'administration se trouvait au lendemain du 11 septembre, malgré la rhétorique d'un Paul Wolfowitz, secrétaire-adjoint à la défense, l'escalade de Sharon contre les Palestiniens en ce moment très sensible était perçue par un certain nombre de responsables américains (surtout au département d'État) à la fois comme une exploitation cynique de la tragédie et comme une diversion dommageable à la riposte en cours de préparation. En effet, l'administration américaine se devait, dans l'immédiat, de concentrer tous ses efforts sur l'identification, la localisation et la poursuite des responsables directs des attentats. Dans ce but, il lui fallait constituer une large coalition comprenant les États européens, dont la Russie, et les États arabes et musulmans. Il lui fallait aussi obtenir la coopération des services de police et de renseignement de tous les pays susceptibles de lui fournir des informations, et cela, malgré l'état de ses relations antérieures avec certains de ces pays (excepté l'Irak), tels que la Syrie, ou l'Iran, et malgré ce que pouvait suggérer la liste, que publie chaque année le Département d'État, des organisations et des États considérés comme pratiquant le terrorisme ou l'encouragent. La priorité des priorités, après les milliers de victimes de New York et Washington, c'était de poursuivre le réseau qui en était responsable, et non divertir les attentions et les efforts sur les anciennes cibles de la Weltanschauung américano-israélienne, cibles qui avaient été, il est vrai, fort utiles pour la politique extérieure de Washington, mais qui risquaient, si elles étaient visées à ce moment, de faire perdre aux États-Unis le capital de sympathie dont ils jouissaient dans le monde et auprès de leurs alliés européens. D'ailleurs, les pays arabes déjà fragilisés par l'anti-américanisme de leurs opinions publiques avaient beau jeu de demander à Washington de « balayer devant sa porte ». Le message des dirigeants arabes, relayé par les médias des États les plus pro-américains, était le suivant : si vous voulez que nous soyons solidaires de votre lutte contre le terrorisme de Ben Laden, vous devez d'abord mettre un terme au terrorisme d'État de votre protégé. Ce message, auquel les Européens n'avaient pas de peine à souscrire (en y mettant les formes, évidemment), ne pouvait pas ne pas avoir d'écho à Washington.

Ces considérations expliquent la pression que l'administration exerça en faveur d'un cessez-le-feu et de la reprise des contacts israélo-palestiniens. Il est intéressant de constater que le leadership palestinien avait, lui contrairement à Sharon, très vite compris les enjeux créés par la nouvelle situation et par la tension entre, d'une part, l'image négative qu'attribuait une partie de l'élite américaine à la lutte palestinienne contre l'occupation (perçue comme du terrorisme) et, d'autre part, le besoin américain d'un calme au Moyen-Orient et d'un soutien arabe. En se rangeant dans cette conjoncture délicate du côté de Washington, le leadership palestinien a voulu montrer qu'il détenait une des clefs de l'accès américain au Moyen-Orient (en termes d'amélioration ou de dégradation de l'image des Américains auprès de l'opinion arabe) et qu'il savait l'utiliser positivement et sans hésitation (devançant par là une Égypte bien plus réticente) dans l'espoir d'en être récompensé ultérieurement. Toute autre attitude aurait gêné considérablement la politique américaine, mais elle aurait été, bien entendu, suicidaire. De toute façon, la ligne de conduite de la direction palestinienne après les attentats du 11 septembre se situe bien dans la continuité de la tactique de la gestion suivie tout au long du soulèvement : si le pôle de l'interdiction des actions armées prend le dessus par rapport à celui de la permissivité, c'est parce qu'on peut montrer à l'opinion palestinienne la gravité des enjeux, c'est parce qu'on implique davantage les Américains dans les arcanes palestino-israéliennes.

Cependant, le positionnement du leadership palestinien ne pouvait être que fragile. Le cessez-le-feu qu'il essaya de mettre en place durant le mois de septembre ne pouvait que rester précaire tant que la vie quotidienne de la population restait soumise aux aléas de l'encerclement et des barrages israéliens, tant que l'armée israélienne elle-même ne respectait pas le cessez-le-feu et poursuivait ses assassinats et tant que des bénéfices politiques visibles n'apparaissaient pas à court terme. Or, sur ce plan, l'administration américaine n'a pas été au-delà de la réaffirmation des recommandations de la Commission Mitchell et de l'interprétation israélienne de la signification du cessez-le-feu. En d'autres termes, ce qu'elle aurait dû faire en ce moment critique, c'était assener durant les trois ou quatre semaines après le 11 septembre un vigoureux électrochoc politique dans l'espace palestino-israélien à la mesure du choc des attentats de New York et de Washington. Par exemple, l'administration aurait pu, aurait dû, inviter les deux parties à une reprise immédiate des négociations, accompagnée de l'application rapide et effective de toutes les recommandations de la Commission Mitchell et d'un ordre du jour et calendrier précis des négociations sur le statut final. Il n'en fut rien. Par contre la détérioration des conditions sur le terrain, après une certaine amélioration, reprit à la mi-octobre : assassinats par l'armée israélienne de militants palestiniens ; assassinat du ministre israélien d'extrême-droite et avocat du transfert des Palestiniens en dehors de la Palestine, Rehavam Zeevi, par des membres du FPLP, en riposte à l'assassinat de leur chef, Abu-Ali Mustapha ; occupation de villes palestiniennes par l'armée israélienne, aggravation du siège des zones A et B...

Certes, face à cette aggravation de la situation, Washington obtint des Israéliens la promesse du retrait de leurs troupes en dehors des villes de Cisjordanie, mais un retrait graduel afin de maintenir la pression sur les Palestiniens, et fit quelques pas en direction des aspirations de ces derniers. C'est ainsi que le Président Bush déclara le 10 novembre devant l'Assemblée générale des Nations unies qu'il était favorable à la coexistence de deux États, Israël et la Palestine, jouissant chacun de frontières sûres et reconnues. Certes, le secrétaire d'État Colin Powell ajouta 10 jours plus tard d'autres éléments à cette déclaration, en parlant de l'occupation israélienne et de la nécessité d'y mettre fin sur la base de la résolution 242 du Conseil de sécurité, de l'importance d'une solution juste et réaliste du problème des réfugiés, d'une solution pour Jérusalem qui tienne compte des préoccupations (concerns) religieuses et politiques des deux parties. Mais tout cela était encore trop vague et trop général pour une opinion palestinienne exacerbée par des années de promesses non-tenues, d'autant plus que, à part l'envoi du général Anthony Zinni dans le but d'aboutir à un cessez-le-feu, Powell ne proposa aucun mécanisme pour la négociation politique.

Au lieu de contribuer à calmer le jeu, l'annonce de la visite de Zinni puis son arrivée dans la région à la fin du mois de novembre, provoquèrent, ou du moins furent accompagnées de l'aggravation de la tension : mort de cinq enfants palestiniens suite à l'explosion d'un engin piégé placé par l'armée israélienne ; assassinat d'un leader du Hamas ; attentats-suicides à Jérusalem et Haïfa. Ces attentats donnèrent à l'armée israélienne l'occasion tant attendue depuis le 11 septembre de mener des représailles agressives incluant un bombardement systématique des bâtiments et des symboles de l'Autorité palestinienne, une occupation d'une partie des zones A (impliquant pour la ville de Ramallah le déploiement des tanks israéliens à quelques dizaines de mètres des bureaux d'Arafat) et une série d'incursions dans les villages et les camps, provoquant la mort de dizaines de personnes, dont certains, des policiers palestiniens, par exécution sommaire. Les représailles israéliennes étaient menées sous le couvert d'un ultimatum que le leadership palestinien ne pouvait en aucune façon satisfaire : on lui demandait de démanteler les réseaux anti-israéliens au moment même où on le délégitimait et on le bombardait et durant une période où, depuis l'assassinat de Zeevi le 17 octobre, il avait perdu une bonne partie de sa capacité gestionnaire et de sa capacité à contrôler le Hamas et le Jihad. En d'autres termes, le leadership palestinien était sommé de choisir entre l'intensification de la guerre menée par l'armée israélienne et une guerre civile palestinienne. Mais étant donné que les différentes forces politiques en Cisjordanie et à Gaza, y compris la direction à la tête de l'Autorité palestinienne, étaient encore loin d'opter pour la guerre civile ou pour la capitulation, l'attitude de Sharon impliquait que l'armée israélienne se trouvait entraînée dans une dynamique de montée aux extrêmes.

Dans le cadre de cette dynamique, les violents coups de boutoir répétés à un rythme inégalé de l'armée israélienne visaient cette fois à banaliser l'idée de reconquête des zones autonomes, à affaiblir, sinon démanteler, les structures de l'Autorité palestinienne et à mettre le leader palestinien politiquement « hors jeu », non pas nécessairement en l'assassinant, mais en l'isolant de la chaîne de commandement (verticale et géographique) des services de l'Autorité palestinienne. Cette grave érosion des lignes rouges signifie-t-elle que celles-ci n'existent plus ? J'aurais tendance à le croire, étant donné le fort appui que l'administration américaine a manifesté tant aux mesures militaires qu'à l'ultimatum du premier ministre israélien. N'oublions pas, après tout, que les États-Unis sont le principal pivot de l'ordre régional (cet ordre qui constitue comme on l'a vu plus haut la matrice des lignes rouges) et si par conséquent le pivot américain change de positionnement sur une question aussi centrale, ce qui était interdit peut devenir permis et les acteurs régionaux (c'est-à-dire principalement l'Égypte) peuvent n'avoir d'autre choix que se plier aux nouvelles règles du jeu. Cependant, il est difficile, au moment où ces lignes sont écrites, de savoir dans quelle mesure la « crainte du lendemain » (c'est-à-dire la perspective d'un chaos possible après un démantèlement de l'Autorité palestinienne) exprimée par l'administration américaine constitue un réel frein à la politique de Sharon, ou une simple réserve diplomatique.

L'accroissement de la permissivité américaine à l'égard de la politique israélienne doit être lue à la lumière des développements de la riposte américaine aux attentats du 11 septembre. Ce qu'on a appelé la première phase de la riposte s'est centrée sur l'Afghanistan et a abouti relativement rapidement à la chute du régime Taliban et aux forces dépendant de Ben-Laden en Afghanistan. Il est difficile à ce stade d'évaluer les effets durables qu'auront sur les pays arabo-musulmans les succès militaires américains, mais aussi l'impact des redoutables bombardements, des graves pertes civiles, du traitement infligé aux prisonniers. Cependant on ne peut s'empêcher de constater que deux tendances se manifestent déjà : d'une part, le renforcement d'un anti-américanisme, résigné peut-être, mais réel au sein des opinions publiques ; d'autre part, un questionnement de la part de beaucoup d'intellectuels arabes sur l'avenir de la participation démocratique dans leurs pays, sur le devenir de leurs sociétés, sur leur rôle dans ce devenir, sur les dangers de la surenchère qu'impliquent certains de leurs mots d'ordre idéologiques... Cependant, ces débats ainsi que l'évolution des opinions publiques sont d'ores et déjà influencés par l'attitude de l'administration américaine dans le dossier israélo-palestinien et par les décisions qu'elle s'apprête à prendre à propos de la deuxième phase annoncée de la riposte.

La deuxième phase de la riposte semble être déterminante pour l'avenir du Moyen-Orient. Pour le moment, les premiers signes annonciateurs de cette deuxième phase indiquent une orientation beaucoup plus rigide, si ce n'est plus militaire. Les phrases émises çà et là sur une intervention militaire possible contre l'Irak et la mise à jour de la liste des groupes terroristes, c'est-à-dire en fait l'adoption américaine du point de vue israélien sur la question et la « promotion » de groupes terroristes locaux en groupes terroristes « globaux », pointent vers la possibilité d'un interventionnisme américain poussé par le momentum de la mobilisation militaire en Afghanistan et par la victoire trop facilement acquise contre les Taliban. Si cette tendance se confirmait, ce serait la victoire à Washington de l'« unilatéralisme » qui, sur le plan global, ferait fi du consensus international et de la réprobation des opinions publiques arabo-musulmanes, et plus grave encore, serait autojustificateur, l'antiterrorisme militarisé nourrissant de nouvelles formes de terrorisme par réaction. Au Proche-Orient, l'alliance stratégique, idéologique et culturelle entre les États-Unis et Israël serait conduite par la dangereuse coalition d'une droite militariste américaine et les partisans du Grand-Israël. Le peuple palestinien est peut-être déjà en train de payer le prix de cette orientation et de cette coalition.

Durant les premiers jours après le 11 septembre, on aurait pu penser qu'un fort courant allait prendre corps dans l'élite politico-culturelle américaine et appeler à concevoir une riposte qui serait, à moyen et à long termes de nature politique. On aurait pu penser que l'Amérique verrait que son intérêt devrait consister dorénavant à investir ses efforts dans l'allègement des conditions politiques, économiques et sociales qui favorisent, dans tel pays ou telle région du monde, l'émergence d'actions violentes se transformant petit à petit en actions terroristes et s'incarnant finalement dans des groupes terroristes à part entière. Selon ce point de vue, vaincre durablement le terrorisme exigerait d'isoler les groupes terroristes de l'opinion publique qui pourrait les soutenir, donc par conséquent faire de telle sorte que les peuples, les groupes sociaux, aient l'espoir de réaliser leurs aspirations légitimes par des moyens pacifiques. Dans ce cas, la politique américaine dans le cadre de la deuxième phase de la riposte devrait être une politique « multilatéraliste », consensuelle, onusienne. Au Proche-Orient, elle impliquerait que l'administration américaine s'attelle sérieusement à l'établissement d'un accord palestino-israélien suivant les normes et principes du droit international. Si, par miracle, cette orientation était adoptée par la présidence Bush, il n'est pas exagéré de dire que l'image de l'Amérique dans le monde arabo-musulman en sortirait transformée.

Malheureusement, le réalisme me force à penser que c'est l'unilatéralisme agressif qui est en train de prendre le dessus à Washington. Il n'est pas sûr que seuls les Palestiniens, ou les Arabes, en paieraient le prix. Les Israéliens, eux-aussi, ne pourraient qu'en pâtir. L'arrogance et les illusions de victoire de leurs dirigeants les plongeraient encore plus dans les vicissitudes de domination d'un peuple par un autre peuple, c'est-à-dire dans une impasse coloniale sans fin. 

[1] Alors que la zone C sous juridiction israélienne exclusive peut être traversée de part en part par les colons et les soldats israéliens sans discontinuité, les zones A et les zones B constituent deux ensembles d'îlots séparés les uns des autres. C'est pour cela que le pluriel doit être utilisé quand on parle des zones A ou des zones B.

اقرأ المزيد