Le mouvement palestinien après la 18e session du CNP
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Il est souvent commode, pour justifier le choix d'un objet d'analyse, de qualifier cet objet d'important et, s'il s'agit d'un événement survenu dans l'actualité récente, de dire qu'il est « historique ». JI est de surcroît gratifiant d'user de ce genre de qualificatifs quand cet événement nous tient à cœur, comme la réunification du mouvement palestinien symbolisée par la tenue de la dix-huitième session du Conseil national palestinien à Alger au mois d'avril dernier. Cependant, notre « subjectivité » à ce double titre ne doit pas nous empêcher de mesurer la signification et l'importance de la tenue de la dernière session du CNP. Nous ferons ceci en analysant tour à tour l'horizon du mouvement palestinien après 1982 et les facteurs qui expliquent la tenue du CNP.

 

L'horizon du mouvement palestinien après 1982

Il faut remarquer dès le départ que la réunion d'Alger a eu lieu dans des circonstances qu'il n'est plus possible de considérer comme éphémères. Le siège de Beyrouth et le retrait de l'OLP de cette ville en 1982 sont déjà loin. Les cinq ans de l'après-Beyrouth, peut-être courts dans J'histoire d'un peuple, ont néanmoins constitué un délai suffisant pour que les leaderships en place s'adaptent aux conditions nouvelles. La dispersion des cadres du mouvement, leur distribution dans les différents pays arabes ou autres, suivant leur appartenance organisationnelle et leurs affinités et, plus généralement, selon leurs possibilités bien limitées, se sont pratiquement stabilisées. Des difficultés ou des opportunités peuvent apparaître soudainement ici ou là pour telle organisation ou telle institution palestinienne, mais globalement, l'horizon ne connaît plus de changement brusque.

La situation palestinienne au Liban ne dément pas cette affirmation. Le siège des camps de Beyrouth et du Sud en 1985-87 qui paradoxalement a montré la force persistante du mouvement palestinien dans ce pays, ravivé la nostalgie pour l'avant-82, et même suscité un espoir mal avoué de retour à cette période, a finalement contribué lui aussi à la constance de l'horizon. Malgré la détermination palestinienne dans les camps, malgré la force inattendue des alliances palestiniennes avec des parties intérieures libanaises, ou peut-être même à cause de cela, un fait crucial mérite d'être noté. Qu'il s'agisse de l'initiative du siège des camps par le mouvement Amal et de sa poursuite, de l'attitude persistante de la Syrie à ce propos, de la politique israélienne au Sud-Liban, et dernièrement, de l'entrée des troupes syriennes à Beyrouth, toutes les dispositions semblent avoir été prises par ceux dont l'intérêt local ou régional le leur dictait, pour casser cette détermination et neutraliser ces alliances dans le but d'empêcher toute éventualité de reconstitution d'un pouvoir politique palestinien autonome au Liban.

Ceci ne veut pas dire que le leadership palestinien ait placé cette reconstitution en tête de son ordre du jour, ou que nous voulions ici déplorer son impossibilité. Tant qu'une autorité centrale libanaise jouissant du monopole des armes n'est pas restaurée, il ne semble pas y avoir d'alternative à la défense des camps contre les vaines mais meurtrières tentatives hégémoniques des milices. Mais il ne faut pas confondre cette légitime volonté de protection des camps avec un éventuel programme de retour au « quasi-État » palestinien de l'avant-82. Ce quasi-État était le fruit d'une dynamique imprévisible et unique qui ne peut pas ou ne doit pas se répéter.[1] Dans l'horizon palestinien d'aujourd'hui, le Liban n'est plus le siège du mouvement, mais un lieu d'action parmi d'autres, qui demeure certes privilégié à cause de l'importante communauté palestinienne qui y habite, du conflit intérieur où elle est impliquée quotidiennement et de sa proximité du territoire palestinien. En d'autres termes, les hauts et les bas de la situation palestinienne au Liban ne peuvent plus avoir que des effets limités (néanmoins importants et pas marginaux) sur la situation palestinienne dans son ensemble.

Ce qui donne sa relative importance au terrain libanais pour le mouvement palestinien, ce n'est pas tant sa composante palestino-libanaise que son incidence sur les relations palestino-syriennes. Outre son souci, d'ailleurs exagéré, d'empêcher la reconstitution du pouvoir de I'OLP à Beyrouth, Damas subordonne sa politique envers cette dernière à ses autres préoccupations libanaises (rapports avec les différentes forces communautaires) et régionales (rapports avec Israël, Jordanie, Irak, Iran). C'est dire que la réconciliation syro-palestinienne dépend plus largement de l'ensemble des préoccupations de Damas, et donc que la clef de cette réconciliation se trouve surtout entre les mains de cette dernière. Tant que ces préoccupations syriennes ne subissent pas de renversement, il est peut-être vain de penser que Damas puisse faire un pas significatif vers l'OLP. Pour sa part, celle-ci, après le gel de la recherche d'une position commune jordano-palestinienne acceptable par les États-Unis, ne peut plus offrir grand-chose à la Syrie en vue de l'amélioration des relations. Après que le leadership de l'OLP eut gagné la bataille de la non-dépendance envers Damas au cours des années 1983-85, il est irréaliste de penser qu'il soit en mesure aujourd'hui d'accepter cette dépendance comme prix de la réconciliation. Finalement, tout cela signifie à son tour que le différend syro-palestinien demeure malheureusement lui aussi un élément stable de l'horizon politique depuis 1982.

Des relations ambiguës avec Amman font également partie de cet horizon. L'accord jordano-palestinien ne pouvait réussir et s'épanouir en des relations étroites que s'il débouchait rapidement sur l'ouverture de négociations concernant la Cisjordanie, ou sur des contacts palestino-américains directs. En dehors de cette parenthèse, seule la méfiance mutuelle peut régner entre l'OLP et le régime jordanien. Chacune des deux parties partage en effet avec l'autre l'incertitude et le malaise de voir sa propre destinée dépendre de celle de l'autre. Le retrait israélien des territoires occupés, leur avenir et le rôle politique futur de l'importante communauté palestinienne en Transjordanie sont pour l'OLP et pour Amman l'objet d'intérêts vitaux dont on ne sait pas à l'avance s'ils vont être simplement divergents, ou convergents et divergents à la fois. Pour que, à un moment donné, la perception d'une communauté d'intérêts prenne le pas sur celle d'un conflit (ou inversement), il faut un choc, du genre de la guerre de 1982. Mais en l'absence d'une véritable réaction positive de la part d'Israël ou au moins de l'Amérique à la coordination jordano-palestinienne consécutive à ce choc, les relations entre Amman et I'OLP n'ont pu que retrouver leur tiédeur antérieure.

Il en est de même des relations palestino-égyptiennes, mais pas entièrement pour les mêmes raisons. L'ambiguïté des rapports entre les deux parties ne provient pas d'une méfiance « organique » mutuelle, bien au contraire. L'Égypte est peut-être l'un des rares États arabes proches de la ligne de front dont l'intérêt stratégique à long terme se trouve être congruent avec l'établissement d'un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza. Mais la marge de manœuvre du régime égyptien est depuis une dizaine d'années fortement limitée par le traité de paix séparée et la dépendance qui en a résulté à l'égard de Washington. Cette limite a jusqu'à main­ tenant empêché Le Caire d'accorder sa politique avec ce qui nous semble son intérêt stratégique, et cela se manifeste bien sûr dans le dilemme de ses relations avec le mouvement palestinien. Comme pour Amman, mais pour d'autres raisons, l'Égypte pensait trouver une solution à ce dilemme en encourageant une coordination jordano-palestinienne qui était à beaucoup d'égards une tentative d'accord égypto-jordano-palestinienne.

Dans ce tableau général de l'environnement palestinien, nous ne considérerons pas les autres pays arabes parce que leur politique générale à l'égard de l'OLP n 'a pas connu, dans les années 80, de changement significatif pour le mouvement palestinien, ou du moins n'a pas posé le problème d'un changement de stratégie. Reste cependant un élément important du tableau dont nous n'avons parlé jus­ qu'ici que de façon latérale, mais qui en constitue le centre : c'est-à-dire la Palestine dans sa composante israélienne et sa composante arabe palestinienne.

Pour Israël, la destruction du quasi-État palestinien au Liban est le seul succès de la guerre qu'il a menée en 1982, du moins si l 'on utilise le terme « succès » dans le sens d'une certaine adéquation entre le résultat et l'un des objectifs opérationnels poursuivis initialement, mais non pas nécessairement dans celui d'un acquis conforme à ses intérêts stratégiques à long terme (ce qui est discutable et discuté en Israël même). En mai 1982, Tel-Aviv jouissait d'un sentiment de sécurité sur tous les fronts (Égypte, Jordanie, Irak absorbé par sa guerre avec l'Iran) sauf sur le front politico-militaire palestinien (et potentiellement sur le front militaire syrien, mais de façon limitée). En détruisant l'infrastructure libanaise de I'OLP, Israël pensait neutraliser à brève échéance ce front politico-militaire palestinien qui avait réussi au début des années 80 à inscrire à l'ordre du jour diplomatique international l'établissement d'un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza. Israël peut croire aujourd'hui que son action en 1982 a réussi à faire reculer l'idée d 'État palestinien dans la liste des priorités régionales et internationales. Et ceci pose sans aucun doute un problème grave à la stratégie palestinienne.

Mais c'est dans cette réussite d'Israël que réside paradoxalement son impasse. En estimant avoir consolidé le statu quo en sa faveur et résolu en grande partie ses problèmes actuels au point de vue de la sécurité et de la diplomatie, Tel-Aviv retrouve en même temps plus immédiat et plus présent le sentiment diffus des dangers à long terme que lui réserve ce même statu quo. Il ne sert à rien d'éloigner la perspective d'un État palestinien si l'on doit se retrouver dans un avenir plus ou moins lointain aux prises avec une sorte de « guerre civile palestino-israélienne » avec ce que cela implique comme issues inéluctables : soit l'intégration politique dans un État qui ne serait plus juif ; soit l'expulsion massive. La prise de conscience de ce dilemme est probablement à l'origine de l'activisme de Shimon Pérès. Tout cela constitue à son tour un dilemme pour le leadership palestinien, mais lui offre aussi des opportunités.

La communauté palestinienne de Cisjordanie et de Gaza aura été l'élément peut-être le plus stable dans les changements provoqués par la guerre de 1982. Véritable objet des visées de Sharon au-delà de l'invasion du Liban, les Palestiniens de l'intérieur ont continué à « tenir bon » et à construire leurs institutions propres sous l'occupation. Leur adhésion constante à I'OLP malgré l'affaiblissement de cette dernière atteste la force de l'identité palestinienne et de son caractère non réductible à une hypothétique allégeance envers le régime jordanien. Face aux vicissitudes des relations entre le mouvement palestinien et Amman, au différend opposant l'OLP à la Syrie et aux divisions ayant secoué les organisations, l'attitude des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza montre aussi que pour ces derniers, l'OLP n'est pas seulement un appareil, d'ailleurs critiquable à plus d'un titre, mais aussi leur expression politique propre qui ne peut être remplacée et qu'il faut préserver à tout prix. Avec les Palestiniens du Liban, ceux de l'intérieur auront constitué le soutien le plus fort de I'OLP.

Mises à part les aspirations unitaires de la base palestinienne, presque tous les éléments de la réalité « objective » décrits jusqu'ici paraissent aller contre l'unité et la cohérence du mouvement palestinien. Rappelons tout d'abord le fait de la dispersion des cadres dans les différents pays et leur assujettissement (ainsi que leurs familles parfois) aux contrôles policiers et aux pressions contradictoires et intéressées des gouvernements des pays d'accueil qui visent à faire de telle organisation ou de I'OLP tout entière un instrument de leur politique intérieure ou une extension commode de leur politique extérieure. Évoquons ensuite la faiblesse du système arabe du fait des dissensions qui le déchirent, de la guerre irako­ iranienne et de la peur de l'activisme iranien. Cette faiblesse est à son tour à l'origine de conditions stratégiques régionales qui ne contraignent guère Israël et son grand allié américain à changer de politique. Le tableau général offre donc l'image d'une OLP dispersée, tiraillée de toutes parts, susceptible d 'être sujette intérieurement à des plaidoyers divergents sur la meilleure stratégie possible, n'ayant pu jusqu'ici arracher la reconnaissance d'Israël ou des États-Unis en tant que leur ennemi ou antagoniste « légitime ». Avec de telles données globalement négatives qui, cinq ans après Beyrouth, paraissent durables et non pas éphémères, il aurait pu ou dû être dans la nature des choses que I'OLP connaisse un effritement irréversible.

 

Facteurs favorables

Le fait que cela ne soit pas arrivé, que le CNP se soit réuni à Alger avec la participation des principales organisations et membres représentatifs, signifie qu'il y a dans la réalité d'autres éléments, souvent moins tangibles que les données négatives précédentes, mais peut-être aussi coriaces. C'est parce que ces éléments sont moins tangibles qu'ils sont sot vent mal pris en compte par les observateurs. Les déclarations politiques émanant de responsables israéliens, américains ou même arabes, les analyses publiées dans la presse ou les revues spécialisées ont à plusieurs reprises, ces cinq dernières années, enterré I'OLP. Certains observateurs ont été même durant la session d'Alger jusqu'à exagérer sa résurrection après avoir trop vite proclamé sa mort. La vérité, c'est qu'il n 'y a eu ni mort ni résurrection, mais des bas et des hauts, tous relatifs les uns par rapport aux autres, bien qu'ils soient ensemble très significatifs par rapport aux conditions de l'après­ Beyrouth. En particulier, si les divisions, bien réelles, entre les organisations palestiniennes ne préludaient pas à un effritement inéluctable, c'est parce que, à beaucoup d'égards, elles exprimaient plus un différend syro-palestinien qu'un conflit interne. A son tour, la dix-huitième session du CNP n'est pas le fruit d'un miracle, mais le résultat d'un développement complexe où entrent en jeu, en partant du plus solide et du plus durable, trois facteurs : une identité palestinienne unitaire, un mode de gestion organisationnel formé par une pratique vieille de plus de vingt ans, et une conjoncture favorable.

Les deux premiers de ces facteurs sont ceux dont nous venons de dire qu'ils étaient moins tangibles que les autres éléments « objectifs » de l'environnement palestinien. Si nous évoquons ici le premier facteur qui concerne l'identité palestinienne de la base, ce n'est pas, comme nous l'avions fait plus haut, pour le soutien que cela procure à I'OLP dans l'adversité, mais à cause de son effet régulateur sur cette dernière. Le sentiment d'une identité propre est tellement aigu dans l'expérience palestinienne qu'il agit comme une pression sur les leaderships pour une pratique unitaire. Qu'il suffise de citer l'exemple des populations des camps de Beyrouth et du Sud-Liban exerçant une efficace contrainte sur les organisations afin qu'elles oublient leurs différends et défendent les camps.

On pourrait avancer bien sûr l'argument que cette réaction est ce qu'il y a de plus normal. Cependant, outre que cet argument n'est pas congruent avec la proclamation de l'effritement de I'OLP, il faut noter que l'histoire est pleine d'exemples de luttes intestines dans l'engrenage duquel des dirigeants s'impliquent bien que cela ne soit conforme ni à leurs propres intérêts ni aux demandes de leur peuple. Dans leur sort peu enviable, sous occupation ou dans la dispersion, les Palestiniens ont le grave avantage de jouer leur propre existence en tant que peuple si la lutte pour le pouvoir de leurs dirigeants dépasse certaines proportions. La conscience de ce risque a constitué ces dernières années une sérieuse limitation de la marge de manœuvre des dirigeants et une incitation pressante au consensus. Elle a d'ailleurs été tellement forte que l'unité nationale a été assimilée avec le temps avec l'identité palestinienne et a été en quelque sorte sacralisée. En parti­ culier l'usage par un groupe dissident de la force armée contre un autre (comme en 1983) est l'objet d'un opprobre dont on a mal mesuré la force de l'extérieur. Ceci est confirmé par le fait que dans la préparation du CNP d'Alger entre les différents groupes palestiniens, il n'a pas été question de réintégration des dissidents qui avaient tiré contre leurs compagnons d'armes.

Ceci nous amène au deuxième facteur qui a contribué à la réussite du CNP, à savoir le mode de gestion des divergences politiques. Une expérience longue de plus de vingt ans dans des conditions matérielles (dispersion et occupation) où le groupe dominant ne peut imposer ses vues et réprimer les divergences par la force, a résulté en un mode consensuel du processus politique. Même durant la période du quasi-État palestinien au Liban, une prise de décision suivant le mode « dictatorial » et la répression des oppositions internes auraient été vaines, puisque le contrôle n'aurait été possible que dans ce pays, et encore ! II faut bien sûr ajouter aux difficultés matérielles de la répression, le mode d'accès relativement égalitaire aux échelons supérieurs des différentes organisations (par militantisme, et non, comme souvent avant 1948, par le prestige de la naissance ou le pouvoir de l'argent ou, comme ailleurs, par coup d'État). Tout cela a donné petit à petit naissance à (ou a été accompagnée par) des éléments d'une culture politique où la résolution des différends par consensus est grandement valorisée. Des dirigeants et des intellectuels palestiniens se plaisent à souligner qu'avec l'impossibilité de tenir des élections populaires libres (qui existent pourtant au niveau des unions professionnelles et syndicales représentées au CNP), le long et pénible processus du consensus est la forme palestinienne de démocratie.

En opposition à cela, on peut bien sûr se plaire à souligner que le mode consensuel. S'il a réussi à maintenir et refaire l'unité de l'OLP, a eu un effet finalement paralysant puisqu'une « minorité » peut toujours bloquer les initiatives politiques éventuelles de la « majorité ». Sur le long terme, cette assertion est probablement vraie, mais le mouvement palestinien n 'a pas d'autre choix puisque l'unité est la condition sine qua non de sa survie. Sur le court terme, les exemples habituellement cités pour appuyer l'idée de la paralysie sont souvent intéressés parce qu'ils ne concernent que les cas d'hésitation devant des concessions demandées par les États-Unis (d 'ailleurs sans l'offre de contrepartie adéquate) comme à propos de l'acceptation de la résolution 242. On oublie bien souvent que beaucoup de grandes décisions palestiniennes (qu'elles dénotent ou non une volonté de concession) durant le quart de siècle passé ont été prises malgré de fortes oppositions de la part d'autres groupes palestiniens.

Parmi ces décisions, notons rapidement : celles de commencer la lutte armée en 1965, de remplacer Choukeiry en 1967, de prendre la tête du comité exécutif de l'OLP en 1968, d'adopter le programme d'État démocratique sur toute la Palestine en 1949, d'adopter celui d'État palestinien en Cisjordanie et Gaza en 1974, de s'adresser à l'ONU en 1974 pour y acquérir le statut de membre observateur, de participer aux élections municipales de Cisjordanie en 1976, d'accepter la FINUL au Sud-Liban en 1978 et d'instaurer un modus vivendi avec elle, de participer à une commission jordano-palestinienne de soutien aux territoires occupés en 1979, d'observer et de faire observer un cessez-le-feu au Sud-Liban en 1981-82, de transférer le siège de l'0LP de Beyrouth à Tunis et non à Damas en 1982, de se réconcilier avec Le Caire en 1983, de tenir la dix-septième session du CNP à Amman en 1984... Si ces décisions sont rappelées ici ce n'est pas pour les qualifier de bonnes ou de mauvaises, mais pour dire qu'elles ont été importantes et même déterminantes dans le devenir du mouvement palestinien, alors qu'elles étaient refusées par une partie de celui-ci.

Le mode consensuel ne signifie pas une prise de décision par vote unanime, ni l'absence d 'initiative unilatérale, mais le souci que l'initiative concernée, si elle ne peut faire l'objet d'un accord à un moment donné, ne soit pas intolérable à ce même moment pour les opposants éventuels. Certes, le « bord du précipice » allait être atteint dans l'après-Beyrouth. Mais le fait que les dissidents au sein du Fath soient restés isolés, malgré l'adhésion de beaucoup de Palestiniens à bon nombre de leurs critiques adressées au leadership, le fait que les deux autres organisations qui « comptent » (FPLP et FDLP) aient refusé de se joindre à la dissidence, malgré leur opposition au leadership du Fath, montrent précisément un souci d'éviter le pire.

Ce qui a donné après 1982 (et donne depuis vingt ans) un effet multiplicateur aux divergences intra-palestiniennes, c'est que le sincère et légitime plaidoyer de l'un ou l'autre groupe rencontre un écho favorable dans telle ou telle capitale arabe, souvent pour des raisons opposées à ce plaidoyer même. Il est ironique par exemple de voir Damas participer aux critiques formulées, sur la gauche du mouvement palestinien, contre Arafat pour sa politique de coordination avec la Jordanie en 1984-86, puis de se placer sur sa droite en se rapprochant d'Amman même, immédiatement après avoir contribué au gel de la coordination mentionnée. La même ironie entoure l'attitude pour le moins ambiguë de Damas envers ses alliés palestiniens officiels durant le siège des camps de Beyrouth par le mouvement Amal. De la même façon, il est légitime de penser que la coordination avec l'OLP, vue du côté jordanien, était, entre autres, une manœuvre visant à produire une OLP affaiblie et docile, parce que divisée et expurgée, en vue de l'ouverture de négociations jordano-israélo-américaines. C'est l'échec de cette manœuvre qui expliquerait le gel de la coordination par Amman en février 1986.

Le pluralisme, ou même si l'on veut, le « factionnalisme » politique palestinien, qui constitue la force et la faiblesse du mouvement, est une réalité incontournable. De la même façon qu'il est vain d'ignorer la situation palestinienne de dispersion et d'occupation qui l'explique, il est vain de penser pouvoir se détacher des pressions contradictoires arabes qui le renforcent. Cela ne signifie pas qu'il n'y a pas, à tel ou tel moment, des erreurs de la part des uns ou des autres qui facilitent une intervention extérieure malvenue. Mais le peuple palestinien est un peuple arabe dont le sort est lié au reste du monde arabe parce qu'il représente, en plus de son identité arabe, une cause qui demeure chargée de valeurs aux yeux de ce monde. De la même façon, le mouvement palestinien fait partie du système régional arabe, et a ceci de particulier, par rapport aux autres composantes du système, qu'il exprime de par sa structure, l'équilibre et le rapport de forces interarabes. Il n'y a pas de doute que le leadership palestinien a saisi au cours des ans le sens de sa situation intérieure et la complexité de ses relations avec le monde arabe, ainsi que l'ensemble des forces centrifuges et centripètes dont il est le centre. Son habileté politique est probablement d'avoir développé le mode de gestion de ses contradictions internes, dont la politique de coalition, et le type de manœuvre dans le champ de mines des contradictions officielles arabes.

La tenue de la dix-huitième session du CNP porte toutes ces significations, positives et négatives. Mais il ne faudrait pas oublier un troisième facteur, c'est­ à-dire quelques circonstances favorables dans la conjoncture. On connaît à cet égard le rôle de médiation et d'encouragement joué par l'Union soviétique et l'Algérie. N'exagérons pas cependant l'efficacité de ce rôle, tout positif qu'il soit. La médiation doit plus être comprise en termes syro-palestiniens qu'en termes intra-palestiniens : ne pouvant être accusée d'avoir sa source à la droite du mouvement (comme dans le cas jordanien ou égyptien), la médiation soviétique semble avoir surtout servi à neutraliser la pression exercée par Damas sur le mouvement palestinien à sa gauche. C'est pour cela d'ailleurs qu'il faut minimiser la portée des changements dans les rapports internes palestiniens que l'on pourrait être tenté d 'attribuer à la réunion d'Alger.

Conjointement aux efforts soviétiques et algériens, un autre élément a contribué aussi au CNP : la perspective d'une conférence internationale sur la paix. Il est permis aujourd'hui d'exprimer son scepticisme sur l'éventualité prochaine d'une telle conférence, mais il n'y a pas de doute que cette éventualité a joué dans la politique palestinienne dès l'été 1986. Cela est révélateur à plus d'un titre. Que l'idée de conférence internationale ait pu inciter au CNP signifie qu'il y a dans le mouvement palestinien une volonté de présenter un front uni dans des négociations éventuelles, une disponibilité probable au règlement du conflit palestino­ israélien, et peut-être aussi un démenti à l'idée de paralysie si des perspectives réelles de règlement se présentent.

Mais y a-t-il des perspectives de règlement à l'horizon ? L'indécision israélienne, le manque d'intérêt américain, les divisions et les faiblesses arabes, le conflit irako­iranien n'annoncent pas la fin du blocage. Malgré les espoirs suscités par le CNP, malgré la vitalité qu'il révèle, l'impasse palestinienne continue, tant dans la structure interne du mouvement que dans sa stratégie. Mais ce n'est pas pour nous consoler que nous ajoutons que c'est aussi une impasse pour les Israéliens, les Libanais et les autres Arabes.

 

[1] Pour de plus amples développements sur ces points, voir nos deux articles : « La stratégie de L'OLP et le monde arabe », Revue d'études palestiniennes, n° 14, hiver 1984-85 ; « Au-delà du siège des camps palestiniens de Beyrouth : la montée en puissance du mouvement Amal et ses limites », Maghreb-Machreq, n° 109, juillet-août-septembre 1985.

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